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CRISE
LA CHUTE DE L'EMPIRE VIRTUEL
Il serait trop commode de croire que seules les dérives du capitalisme financier (ou de l'ultralibéralisme, si vous préférez) se sont fracassées sur les récifs des subprimes.
En effet, cette crise est bien plus que cela : certes, elle remet en cause un système économique, mais ce système économique lui-même reflète (ou engendre ?) une dérive globale des sociétés développées.
Cette dérive globale ressemble à ce que, dans un autre champ, il serait convenu de nommer « délire », ou plus précisément folle croyance à l'existence et au pouvoir d'un autre niveau de réalité. Ce délire a pris la forme d'un écart toujours plus important entre l'économie dite réelle et l'économie virtuelle. Dans le même temps, ce même écart s'est creusé entre la vie sensible, physique et ses avatars virtuels. À quelle identité se raccrochent donc ces myriades d'individus de plus en plus clivés entre une existence prosaïque et les « infinies » possibilités du web ? N'est-il pas tentant de croire aux réseaux sociaux, type Facebook, lorsqu'on est infoutu d'entrer vraiment en relation avec les autres ? N'est-il pas tentant de remplacer le réel du sexe par une version cyberédulcorée où « tout est possible » - ce qui veut dire que rien n'est possible en vrai (cela vaut aussi pour un certain slogan de campagne électorale). N'est il pas tentant de croire en la toute puissance des technologies, qu'elles soient nouvelles, nano, voire bio ?... (N'est-ce pas délirant de vouloir breveter l'ensemble du vivant ? Ou de vouloir expliquer par une causalité génétique l'ensemble des comportements humains ?)
Sur les murs de la caverne
Pour en revenir à notre sujet, les milliards virtuels de la finance internationale avaient tellement de charme que tout le monde, ou presque, avait fini par croire en leur existence... Sauf que le réel est têtu. Autrement dit, nous avons pris pour la réalité l'ombre des marionnettes projetée par nous-mêmes sur les murs de la caverne …
Alors, me direz-vous, cette crise, serait-elle salutaire ? Peut-être, mais à plusieurs conditions :
Ne pas, une fois le gros de l'orage passé, retomber dans les mêmes dérives ; ici ou là pointe déjà un discours qui, certes, reconnaît l'état de crise, mais le banalise en le qualifiant de cyclique ; en gros, la crise serait normale et nécessaire à la bonification du capitalisme ! Discours aveugle et dangereux qui, une fois de plus, fait fi de la réalité humaine et passe par pertes et profits tous ceux qui perdent travail, toit et espoir.
Ne pas entonner les sirènes du triomphalisme ultragauchiste en prônant (quelle innovation !) l'avènement d'une économie dirigée à la sauce XXIe siècle, mais… en oubliant la faillite de ces systèmes partout où ils ont existé.
Au-delà de cette limite…
Cette crise sera salutaire si nos dirigeants (et là, nous avons un problème, car à société délirante, présidents frappadingues !) et nous-mêmes, acteurs politiques, savons faire preuve d'humilité et considérer que nous n'avons du réel qu'une perception partielle et déformée, et qu'enfin cette vision ne nous autorise pas à promouvoir des solutions univoques et absolues, mais au contraire nous oblige à avancer de manière pragmatique et déterminée.
Oui, nous devons pleinement accepter le primat du politique sur l'économique.
Oui, nous devons intégrer que non seulement les ressources naturelles de notre planète sont limitées, mais également que la limite est consubstantielle aux sociétés humaines, et donc cesser de croire en la toute-puissance des technosciences.
Cependant, la finitude, la régulation, le scepticisme critique ne pourront s'inscrire de manière structurante dans nos consciences et nos pratiques que sous-tendus par un nouveau projet de société qui leur donnerait sens.
Ce nouveau projet de société, sur ces bases plus en lien avec le réel, ne peut s'écarter de la perspective d'un développement soutenable, durable, supportable, "géocompatible" - quel que soit le qualificatif employé ; d'un développement qui, d'emblée, intègre les contraintes et les limites nécessaires à un "vivre ensemble" de meilleure qualité, maintenant, demain et à l'échelle de la planète (pour les tenant de la décroissance, n'hésitez pas à remplacer développement par décroissance sélective, ça marche aussi !).
Responsable, modeste, solidaire
Cette crise sera donc salutaire, et il est vital qu'elle le soit, si elle permet de remplacer le modèle économiste dominant par un modèle écologiste dont la méthode serait un pragmatisme responsable, modeste et solidaire. Responsable, dans le sens d'une extension dans le temps, aux générations futures, et dans l'espace, à l'échelle de la planète, du champ de cette responsabilité humaine que nous ne mobilisons généralement que pour nos proches. Modeste, c'est-à-dire soucieux du point de vue de l'autre et attentif à l'évaluation des résultats de nos choix et décisions. Solidaire, forcément solidaire, non pas par angélisme, mais parce qu'il n'y a pas d'autre voie pour le mieux-être et vraisemblablement la survie de tous. Oh ! bien sûr, certains, au jeu de l'égoïsme, pourraient sans doute mieux s'en tirer pendant quelque temps ; mais au bout du compte, nous habitons le même monde fini.
Alors, ce défi pourrait être celui des Verts si nous savons être à la hauteur. Mais attention : pour nous aussi, le réel est têtu !
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